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ABOLITION DES PRIVILEGES ET SECTEUR
PUBLIC - 8 octobre 2005 -
Il y a 216 ans, le 4 août 1789, l'Assemblée
suivait le Vicomte de Noailles dans sa proposition d'abolir
les privilèges (détenus principalement par
les milieux représentés directement dans la
dite Assemblée : noblesse, clergé et bourgeoisie
du tiers état). Cette initiative, d'apparence clairement
suicidaire, allait promulguer que "tous les
citoyens, sans distinction de naissance, pourront être
admis à tous
les emplois et dignités ecclésiastiques, civils
et militaires. Les privilèges pécuniaires sont
abolis à jamais" ; etc.
"On se sentait transporté et
en délire" allait
plus tard commenter un participant.
Nous avons retenu que les nobles avaient ainsi abandonné bien
des privilèges, passant à la poubelle simultanément
les droits et devoirs tant féodaux que censuels, leurs
chasses et leurs colombiers ; mais nous avons oublié que
les privilèges des travailleurs, des artisans ou des
bourgeois disparaissaient aussi du même coup.
Toutes les corporations s'étaient en effet ingéniées,
au cours des siècles, à extorquer du pouvoir
royal les murailles et les défenses qui assuraient
leur confort égoïste en limitant leurs risques
et leurs efforts. Tels les imprimeurs dont il était
stipulé qu'ils ne pouvaient pas excéder le
nombre de trente-six à Paris.
Tels les statuts des métiers qui rendaient le rôle
d'entrepreneur pratiquement inaccessible à quiconque
n'était pas fils ou gendre d'un intervenant déjà reconnu.
Quel "délire" a
bien pu pousser tous ces hommes raisonnables à immoler
ce qui avait été le
socle de leur position sociale, de leur fortune et de leur
tranquillité ? Quelle folie leur faisait scier la
branche leur servant de siège ?
Réponse : la conscience soudaine
de ce que les mille règlements si confortables, que
nous appellerions de nos jours des "avantages
acquis", n'étaient
des avantages que dans l'examen nombriliste, mais devenaient
surtout des "inconvénients acquis" graves
et débilitants au niveau de la collectivité.
Et la soudaine perception illuminante que la suppression
simultanée de tous ces inconvénients allait
immédiatement coûter un peu à chacun,
mais que le supplément de performance de la collectivité enfin
débloquée rejaillirait infailliblement sur
le même chacun en un meilleur avantage. Ainsi serait
copieusement transcendé le déficit individuel
consenti délibérément par tous, au même
instant.
Seule pouvait les guider la certitude qu'un monde meilleur
est plus probable au terme de la conjugaison des efforts,
qu'au sortir de luttes dérisoires réclamant
plus pour moi et un peu moins pour les autres (par voie de
conséquence puisque nous ne pouvons nous partager
que ce que nous produisons).
Les détenteurs de privilèges
feraient bien de s'en inspirer en 2006. En particulier ceux
qui ont le
privilège essentiel de l'emploi garanti, et le confort
d'œuvrer dans des structures en position de monopole
: monopole du réseau ferroviaire, monopole du transport
collectif dans nombre de grandes villes, monopole de la distribution
d'électricité, monopole de l'enseignement public,
etc.
Monopole aussi d'un droit de grève
sans frais : la grève est un acte grave par lequel
un travailleur accepte de renoncer à son salaire afin
de mettre son patron en danger économique en le privant
de son chiffre d'affaires, et, partant, de son profit.
Lorsque
le patron
voit son déficit résultant comblé par
l'appel automatique à la subvention, donc à la
fiscalité, quelle que soit la perte, et que le salarié peut
espérer se voir payer ses jours de grève ainsi
devenus des jours de fête, on est certain que la grève
a été déviée de son enjeu économique
fondamental pour se résumer à une prise d'otage
: prise en otage non pas des usager, mais bien du gouvernement
obligé d'intervenir par générosité de
Père Noël (encore une fois…) pour que cesse
le mécontentement légitime des usagers électeurs.
Les impôts des années ultérieures régleront
le problème arithmétique, et, si ce n’est
pas tolérable, l’emprunt différera la
souffrance au-delà du scrutin électoral suivant.
Au cours des décennies se sont ainsi empilés
privilèges sur privilèges, pour aboutir à un
blocage aussi paralysant et aussi évident que celui
de 1789.
Il ne demeurerait aucun espoir si les employés de
la fonction publique étaient uniquement aveuglés
par cette protection corporatiste de leurs privilèges.
Tel est le spectacle désolant que nous en donnent
trop souvent leurs porte-parole quand certaines écoles
restent fermées sept semaines, et quand les faillites
de commerces se multiplient dans de grandes villes privées
durablement de transports . Mais telle n'est pas la réalité,
l'histoire nous le démontre.
Il est une fonction publique, régalienne, dont les
effectifs étaient de 573 081 personnes en 1996, et
se sont retrouvés à 453 801 personnes en 2001
: baisse de 21 % en cinq ans, décroissance de 24 000
emplois par an en moyenne, donc. Qui a vu ici des manifestations,
des réclamations sur la sauvegarde de l'emploi, des
glapissements sur la préservation du service public
pendant ces cinq années ?
Cette fonction est la plus essentielle au
fonctionnement d'une nation, puisqu’elle est chargée
de protéger
nos vies et nos biens en cas d'agression : il s’agit
des Armées (Armée de Terre, Marine Nationale,
Armée de l'Air, Armement, et Gendarmerie). Est-il
un rouage dans lequel cette sainte "préservation
du service public" pourrait être invoquée
avec plus de pertinence ultime ?
Les responsables des Armées, à tous niveaux,
ont observé que les dirigeants de la nation et les élus,
arrivés au pouvoir par des procédés
démocratiques, voulaient opter pour une politique
de nature à mutiler les effectifs qui faisaient leur
raison d’être, leur passion, leur emploi, leurs
perspectives d’avancement, et leurs rémunérations.
Ils ont certainement fait valoir des arguments intéressants
en sens opposé à l’intention du politique,
dans le calme des cabinets, sans prendre la rue à témoin,
ni le citoyen en victime. Puis ils ont tenté de faire
au mieux ce que la Nation, par ses autorités supérieures,
leur indiquait comme attendu d'eux.
Ainsi ont-ils perdu bien des privilèges, bien des
missions gratifiantes, bien des affectations flatteuses,
bien des rôles prestigieux, et bien des carrières
qui semblaient la veille toutes tracées. Ainsi ont-ils
vécu des reconversions sans doute difficiles vers
d'autres métiers, d'autres villes, d'autres risques.
En silence, préférant l'application à la
vocifération. Ils l’ont fait, ils y sont arrivés,
ils n’ont pas gonflé le chômage.
Il pourrait être objecté que l'essentiel de
cette réduction d'effectifs résultait de la
suppression facile du service militaire et de la disparition
des appelés du contingent.
C'est vrai, mais qu'entendrions-nous si, par une démarche
identique, nous proposions que le service public se débarrasse
ailleurs de tous ses CDD et de tous ses contractuels à emploi
par définition précaire : la révolte
et la protestation surgiraient dans l’instant, en avançant
les raisons habituelles bien connues (et surtout l’inoxydable
préservation du service public). L'encadrement militaire
n'a rien fait, et n’a rien provoqué, de tel.
Il pourrait être aussi observé qu’à côté de
cette réduction de 120 000 personnes, et dans la même
période aux Armées, les emplois civils, bien
protégés par leur pouvoir de nuisance, ont
cru de 11 % au détriment des autres, pour atteindre
le chiffre de 81 796.
À l’époque où la révolution
de l'information et des technologies amène toutes
les entreprises privées à réévaluer
leurs moyens humains, la même démarche est donc
bien exécutable dans le service public, tout comme
dans les Armées ; et pourtant, les attitudes récentes
semblent dire le contraire. Mais quelles sont alors les différences
fondamentales entre les militaires et les autres employés
de la fonction publique et assimilée ? Quelles sont
ces différences qui rendraient impossible ici ce qui
fut douloureux mais réalisable ailleurs ?
En dehors du légendaire sens de la discipline, de
l’acceptation du sacrifice matériel par ceux
qui ont accepté d’éventuellement sacrifier
leur vie, et sans doute d’une perception autre, supérieure,
de l’intérêt ultime de la collectivité,
nous ne trouvons à avancer que le rôle attribué aux
syndicats en protection supposée des fonctionnaires
civils, et le droit de grève dont ils jouissent avec
une libéralité exempte de grande contrainte.
Ainsi, ce qui gênerait la réforme, y compris
quand elle devient indispensable, ce n'est pas l’enseignante
de Mourmelon, dont le mari est Adjudant et a vécu
l'aventure du reformatage dans les armées; mais ce
serait peut-être bien le leader national de la confédération
: il cesse d'exister s'il cesse de dire que toute réforme
est injuste, injustifiée et délétère,
et il n'existerait pas du tout si les médias ne lui
offraient massivité et instantanéité du
message avec une complaisance inévitable.
A moins que la mollesse dans la volonté ne se trouve
aussi au sein d’une Assemblée dans laquelle
les députés répugneraient sans se l’avouer à se
suicider : les fonctionnaires n’y sont-ils pas quasi
majoritaires, en résultat du privilège incroyable
(et singulier à la France) d’un retour automatique
dans leur métier et position d’origine, en cas
d’échec électoral. Et les militaires
n’y sont guère présents… Comment
recomposer cette chambre sans changer une telle disposition
d’exception au profit exclusif d’une minorité.
Et nos dirigeants ne reculeront-ils pas toujours devant
des réformes de survie assurées d’engendrer
l’impopularité, et l’échec électoral à la
prochaine consultation ? Nous en sommes au point où plus
de 50% des électeurs ont un père, une mère,
un fils, une fille, un conjoint, une sœur un ou un frère
dans les privilèges douillets des emplois d’état
: comment toucher à ces privilégiés
sans engendrer une colère contaminant vite cette litanie
de proches ?
Une abolition collective des privilèges est pourtant
bien possible, puisque les militaires ont su conduire la
leur sans plus de tsunami. Encore faudrait-il que les acteurs
les plus réfractaires, à l'instar du Vicomte
de Noailles, comprennent qu'avec l'excès par dérive
pas à pas autorisée au fil discret du temps,
les avantages acquis deviennent inéluctablement des
inconvénients acquis.
Ils sont tous porteurs d'adorables privilèges singuliers,
mais seule leur disparition voulue, concertée, consentie,
permettrait seule de débloquer les verrous : ce sont
eux qui nous maintiennent dans l'échec et nous conduisent
tranquillement à un sous-développement somptueusement
drapé dans le modèle social tellement original
que personne ne le copie ailleurs, maquillé dans l’exception
française qui ne nous rend exceptionnels que par l’enlisement
dans la médiocrité, et camouflé dans
la gloire immortelle de nos aïeux.
Comptons sur cette dernière pour alimenter notre
nostalgie amère quand sera venue l’heure de
larmoyer sur les cendres de notre grandeur économique
défunte.
JP, l'avocat du Diable.
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Sources : Politique.com, JP
"L'avocat du Diable"
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