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MARIO’ALI & SORK’AZI
Une "fable" que j'avais écrite il y a déjà quelque
temps déjà et qui me semble redevenue d'actualité,
avec le remaniement ministériel dû au séisme
qui a ébranlé nos élites gouvernantes
il y a peu.
(J'y repense : si vous
rencontrez par hasard au supermarché du
coin un pygmée, dont le rêve secret est de devenir
joueur de basket-ball professionnel - j'en connais qui rêvent
de devenir Président de la république, ce
n'est pas plus idiot - demandez-lui comment il conçoit
une "concurrence
libre et non faussée"). La révolte gronde chez les formicidés d’en
bas
Les ouvrières dialoguent sans cesse, les phéromones
circulent rapidement entre les interlocutrices, par d’incessants
contacts antennaires tenant lieu de langage, les informations
s’échangent. Pas de place ici pour le verbiage,
la logorrhée dont les Humains sont friands et coutumiers,
seule importe la survie de la colonie.
Plébéios,
de la caste des ouvrières minor :
- «
Il faut exclure Sat’Cheure, cette reine ambitieuse
et nuisible. Notre Mère à toutes, Mama’Mia,
n’a que 15 ans, nos autres reines pondent sans trêve.
Dans notre société, toute nouvelle reine est
bien accueillie mais une telle volonté d’appropriation
du pouvoir, cela n’est pas concevable ! ».
- « Serait-ce une reine génétiquement
modifiée,
renchérit Lambda une autre ouvrière, introduite
par je ne sais qui, pour je ne sais quelle venimeuse raison
dans notre prospère société ? Elle prétend
que nos élevages de pucerons ne sont pas suffisamment
rentables et suggère de les délocaliser dans
sa colonie d’origine où, dit-elle, les ouvrières
magasinières qui stockent le miellat dans leur jabot
sont beaucoup plus efficaces. Elle accepterait de les conserver
ici mais à condition d’accroître fortement
leur productivité, sans les nourrir davantage. Toi
qui l’as déjà rencontrée, qu’en
penses-tu ? ».
- «
Lorsqu’elle est arrivée par l’entrée
XZ3 que je gardais, répond Vulgum’Pecus, une
ouvrière major (un soldat), mes glandes mandibulaires
m’ont alarmée et j’ai failli donner
l’alerte.
Mais ses phéromones et ses antennes m’ont
rassurée,
il s’agissait bien de Formica démocratis,
et je lui ai ouvert le passage. Ma première impression était-elle
la bonne ? ».
- «
Dans les chambres qu’elle a investies elle a décidé d’annualiser
le travail, reprend Plébéios ; comme les
ouvrières
s’activent peu durant l’hiver, elles devront
accomplir double tâche de mars à octobre afin
de rattraper le temps perdu. Elle veut aussi instituer
la flexibilité».
- «
La flexibilité ? » s’enquiert Vulgum’Pecus,
dubitatif.
- «
Si ses projets triomphent, nous ne devrons plus travailler
pour le bien-être de la cité toute entière,
telles que nous sommes programmées, mais suivre
aveuglément
ses directives hérétiques, explique Lambda.
Toi qui es soldat, tu devras nourrir les larves, nettoyer
les galeries ou récolter le miellat selon son bon
vouloir ».
Vulgum’Pecus, interloqué : « Mais comment
pourrais-je faire tout cela avec ma grosse tête et
mes fortes mandibules faites pour défendre notre colonie
et broyer les graines ? Notre Mère ne m’a pas
donné la vie pour que je puisse modifier ma fonction
génétique au sein de notre unique famille ».
- «
Il faut absolument que nous découvrions ce qui se
trame, décide Plébéios. Nos espionnes
nous ont rapporté que chez les Humaines, il existait
de tels dysfonctionnements. Nous allons y envoyer notre
meilleure ouvrière exploratrice, Mario’Ali ».
- «
Et si Sork’Azi l’accompagnait ? propose Lambda,
soudainement alanguie. Devant l’air ébahi
des ouvrières (chez les fourmis le matronyme ’Azi
désigne toujours un mâle ailé) : notre
Mère nous avait imposé le secret jusqu’à la
réussite finale. Evidemment, il y a belle lurette
que tous les mâles ont disparu, juste après
avoir fécondé les reines au moment de l’essaimage,
mais dans notre galerie, avant son départ, nous
avons réussi à en cloner un. Nous espérons
qu’il pourra vivre aussi longtemps que nous, de huit à dix
ans, voire davantage. Amoureuse : avec sa force et la puissance
que lui confèrent ses ailes, il pourrait t’être
d’un grand secours ! ».
Deux semaines plus tard, Mario’Ali et Sork’Azi
: le retour
Telle la vitesse de l’éclair, les messages
circulent entre les antennes des insectes réunis dans
une galerie adjacente. Les trois ouvrières sont avides
de découvrir les informations rapportées par
les deux explorateurs.
Quelque peu prétentieux, Sork’Azi
prend la parole en premier :
- «
Mille fois nous avons failli nous perdre, mais grâce à mon
sens télémétrique et aux marquages de
piste générés par ma glande de Dufour,
mille fois j’ai retrouvé notre chemin et... »
- «
Nous avons donc rencontré Blatté’Dékère,
ma cousine de la famille des Blattella hospitalis, que j’avais
informée de notre arrivée par mail phéromonal,
l’interrompt Mario’Ali. Nous avons échangé des
salutations antennaires, quelque nourriture bouche à bouche,
puis elle nous a confié tout ce qu’elle savait
sur les Humaines. Elles vivaient autrefois dans une société matriarcale
monogyne, avec une seule Reine comme les Abeilles ou les
Guêpes (pour les fourmis, les Humaines sont des femelles,
sexuées ou non) ».
Sork’Azi, accaparant la parole : « En l’an
1789, il y eut une grande mutation génétique
: la Reine mourut et deux castes apparurent, les Libres et
les Égales, qui décidèrent, comme dans
notre fourmilière, de vivre toutes pour leur unique
famille, de se consacrer exclusivement au bien-être
de leur cité. Les Libres et les Égales s’étaient
réparti les tâches afin d’assurer le bon
fonctionnement de leur société. Mais selon
Blatté’Dékère, chez les Humaines,
les règles semblent être faites pour être
rapidement détournées, par une minorité,
de leur objectif initial. Elle ne sait pas exactement quand
cette nouvelle mutation s’est produite, tout s’est
fait lentement, insidieusement ».
- Mario’Ali, agacée par cette interruption : « Il
y a maintenant six castes et deux Reines Chi’Rakrien
et Mémé’Def. Et si Blatté’Dékère
ne s’est pas trompée, ce qu’elle nous
a raconté est tout simplement stupéfiant, incompréhensible.
Mémé’Def aurait supplanté Chi’Rakrien,
elle aurait réussi à annihiler ses glandes
phéromonales afin de régner seule (les fourmis
ont développé une société polygyne,
dans laquelle de nombreuses reines cohabitent en toute sérénité).
Elle aurait été choisie et imposée par
trois castes, les Belles, les Riches et les Bienportantes
qui ont tout accaparé : les graines, la miellée
de pucerons et de cochenilles, les sucs des fruits et des
arbres, les cadavres d’insectes, les chenilles et larves
mortes… tout leur appartient ! » (l’égocentrisme
collectif de Mario’Ali l’a semble-t-il conduite à interpréter
quelque peu le sens des richesses chez les Humaines…).
«
Le seul besoin vital de la société, se nourrir,
n’est plus assuré pour tous : chez nous, une
ouvrière repue pratique à l’envi la trophallaxie
(donne la nourriture qu’elle transporte dans son jabot à toutes
les consœurs qui la sollicitent), chez elles les ouvrières
de ces castes gardent presque toute la nourriture pour elles ». «
Elles ne la donnent pas, elles la vendent ».
Devant l’incompréhension marquée par
ses échangistes (on ne peut parler d’auditrices,
la conversation se faisant par contacts phéromonaux
et antennaires) : elles ne la donnent aux ouvrières
des autres castes, les Laides, les Pauvres et les Malades
- qu’elles appellent « le peuple d’en bas » -
que si ces dernières travaillent pour elles. Oui pour
elles, non plus pour l’ensemble de la cité et
de ses habitantes mais pour leur profit personnel, à elles
qui prétendent appartenir au « peuple d’en
haut ».
«
Je comprends votre stupéfaction, moi non plus, je
ne réussissais pas à comprendre ce que Blatté’Dékère
tentait de m’expliquer. Elle a toujours vécu
avec les Humaines et s’est petit à petit accoutumée à leurs
mœurs si déconcertantes. »
«
Elle appelle ce phénomène la « cupidité » et
selon elle, il est très répandu : tandis
qu’une
petite minorité d’ouvrières des castes « d’en
haut » accumulent tant qu’elles ne peuvent
tout consommer, leurs voisines des castes « d’en
bas » meurent
de faim. Elles ont créé leur propre insécurité puis,
fourbes et hypocrites, feignent de s’en émouvoir,
la dénoncent et la répriment. Les soldats
ont maintenant pour unique tâche de réprimer
les révoltes des ouvrières « d’en
bas ».
Elles font subir à leurs sœurs ce qu’elles
seraient elles-mêmes incapables d’endurer ! ».
«
Le plus paradoxal, continue Sork’Azi, légèrement
pontifiant, c’est que dans nos fourmilières
nous avons développé une société qui
n’accorde pas d’importance à la vie individuelle,
qui repose sur des castes, avec des individus de taille et
de structure différentes, avec une répartition
des tâches rigides, incapable d’évoluer.
Mais malgré cette fracture sociale, dans l’unique
but de développer notre vie collective dans la perfection.
Chez les Humaines par contre, les individues (féminisation
oblige) ont une grande importance, mais de façon très
inégale, incohérente. Elles sont à la
fois orgueilleuses, dédaigneuses et puériles
: elles utilisent de gros coléoptères roulants
pour se déplacer et, plus ceux-ci sont gros, plus
elles ont l’impression d’être importantes.
Beaucoup ayant renié leurs Reines ont même développé un
culte de la personnalité du peuple « d’en
haut ». Elles sont morphologiquement toutes identiques,
appartiennent à une seule et unique espèce,
mais ont reconstruit une société hiérarchisée,
faite de castes, dans laquelle la répartition des
tâches est tout aussi rigide. Et seule une minorité en
tire profit. Et je n’arrive pas à … »
- «
Tu as raison mais n’oublions pas notre mission. Que
t’a dit Blatt’Man au sujet de cette Reine
? ».
- «
J’ai longuement discuté avec Blatt’Man,
le vieux sage de cette communauté de Blattella
hospitalis, vieille de plus de 200 000 000 d’années,
réplique
Sork’Azi, la voix nettement teintée d’arrogance,
il m’a appris que les Humaines ne supportent
pas les créatures différentes d’elles,
qu’elles
en ont peur. Elles sont devenus intolérantes,
agressives, belliqueuses. Elles se vantent de vouloir éradiquer
le « mal » mais Blatt’Man n’a
toujours pas compris ce que c’était… Depuis
qu’elles
existent, elles n’ont d’ailleurs cessé de
s’entretuer pour s’approprier toute la
nourriture, elles veulent diriger, commander, gouverner,
posséder,
dominer… »
- «
Que pense-t-il de Sat’Cheure ? le coupe Mario’Ali,
très agacée par la fatuité de
Sork’Azi.
Pas plus que nous, tu n’as compris la structure
sociale des Humaines, tu ne fais que répéter
ce que nos cousines les Blattes t’ont révélé. ».
Sork’Azi, d’un ton pincé,
de plus en plus pompeux et prétentieux, ignorant avec
superbe cette interruption intempestive : « Il pense
que nous sommes parvenus à cette plénitude
parce que nous l’avons
perfectionnée depuis 80 000 000 d’années.
Les plus vieilles ancêtres des Humaines, découvertes
chez nos sœurs tropicales, « Toumaï » et « Orrorin »,
seraient âgées de tout au plus six à sept
millions d’années. Chez nous, leur ancêtre
la plus ancienne, « Homo georgicus », aurait
vécu il y a seulement 1,81 million d’années
et leur forme actuelle « Homo sapiens » n’est
vieille que de 120 000 ans. Blatt’Man les considère
comme de gros insectes primitifs atrophiés -
elles n’ont que quatre pattes - en cours d’évolution.
Il est toutefois très optimiste. Selon lui,
dans quelques dizaines de millions d’années,
les Humaines auront atteint notre art de vivre». Devant
l’air
courroucé de Mario’Ali, il s’empressa
d’ajouter : « il m’a affirmé qu’elles
avaient elles aussi réussi à modifier
génétiquement
des êtres vivants, à les cloner. Elles
ne nous aiment pas parce que nous sommes différentes.
Elles connaissent notre opulence. Peut-être ont-elles
décidé de
nous anéantir en introduisant une fausse Reine
dans notre cité, un clone myrmécophobe
qui en sapant les fondements de notre société la
conduirait à sa
perte ? ». - «
Tu as raison, il faut très rapidement se débarrasser
de Sat’Cheure, décide Plébéios,
jusqu’alors silencieuse et qui semble très
soucieuse. En aparté : et tout aussi rapidement
de Sork’Azi,
créer ce clone était une initiative grotesque.
A l’évidence elle veut semer la zizanie
dans la cité, remplacer nos reines, y développer
l’insécurité, diviser nos sœurs
pour s’emparer du pouvoir. Dans quel but ? S’approprier
nos richesses ? Dès que Mama’Mia connaîtra
cette trahison, elle créera les phéromones
salvatrices et Sat’Cheure sera aussitôt éliminée ».
Sork’Azi, viril et conquérant : « Allons-y
sans plus tarder ! ».
Bibliographie :
- Chinery Michael (1976) Les insectes d’Europe en couleurs.
Elsevier Séquoia, Bruxelles : 380 pages.
- Galus Christiane (2002) « Homo georgicus »,
un nouvel ancêtre pour le genre humain. « Le
Monde » du
11 octobre 2002.
- Huxley Julian (1954) Les voies de l’instinct. Fourmis
et Termites. Office de publicité S.A., Bruxelles :
104 pages.
- Lebrun Daniel (1991) La vie des insectes sociaux. Abeilles,
fourmis, termites. Editions Ouest-France, Rennes : 158 pages.
- Morin Hervé (2002) Singe ou hominidé ? Le
fossile Toumaï au centre d’une vive polémique. « Le
Monde » du 11 octobre 2002.
Sources : Politique.com, Alain
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