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DISCOURS DE MICHEL DEBRE DEVANT LE CONSEIL D'ETAT - 27 août 1958 - compléments...

  • Biographie

Michel Debré (Archives diplomatiques)Docteur en droit et diplômé de l’Ecole libre des sciences politiques, Michel Debré entre au Conseil d’Etat en 1934. Lieutenant en 1940, il est fait prisonnier et parvient à s’évader. En 1943, il est adjoint au délégué en France du gouvernement de Londres puis d’Alger.

Après la Libération, le général de Gaulle lui confie la responsabilité de la réforme administrative. Secrétaire général aux Affaires allemandes et autrichiennes en 1947, sénateur (alors conseiller de la République) d’Indre-et-Loire en 1948, à trente-six ans, il le restera jusqu’en 1958, se consacrant dès 1946 au retour du général de Gaulle.

Dans son journal, Le Courrier de la colère, il mène de virulentes campagnes contre les gouvernements (Ces princes qui nous gouvernent, 1957) de la IVe République et se montre un ardent défenseur de la présence française en Algérie. Son sens de l’Etat et sa fidélité au général l’amèneront pourtant à combattre avec une égale énergie les partisans de cette thèse au moment des accords de paix d’Evian.

Garde des Sceaux de juin 1958 à janvier 1959 dans le premier gouvernement de la Ve République, il prend une part active à l’élaboration de la Constitution de celle-ci ; Premier ministre à partir du 8 janvier 1959, il cède, en avril 1962, la place à Georges Pompidou. Élu, en mai 1963, député de la Réunion, il revient au gouvernement avec les portefeuilles de l’Economie et des Finances (janvier 1966-mai 1968), des Affaires étrangères (mai 1968-juin 1969) et de la Défense nationale (de juillet 1969 à sa démission en avril 1973).

À l’Assemblée nationale, où il siège de 1973 à 1988 comme député de la Réunion, Michel Debré dénonce inlassablement les dangers de l’inflation et de la dénatalité. En 1979, il s’oppose vigoureusement au danger de dérapage supranational qu’il voit poindre dans l’élection au suffrage universel du Parlement Européen. Il axe sur ce thème la campagne qu’il mène comme numéro deux de la liste que conduit Jacques Chirac.

Très réservé vis-à-vis de Valéry Giscard d’Estaing, Michel Debré se lance dans l’élection présidentielle de 1981, mais ne recueille que 1,66% des voix. Il conservera jusqu’en 1989 son mandat de maire d’Amboise (depuis 1966) et jusqu’en 1992 celui de conseiller général d’Indre-et-Loire (depuis 1951, sauf de 1970 à 1976).

Michel Debré entre à l’Académie française en 1988 avant de décéder le 2 août 1996.

  • Commentaires et contexte historique

"Une Constitution, c’est un esprit, des institutions, une pratique", telle est la définition de la Constitution proposée par le Général de Gaulle. L’esprit de la Constitution de la Ve République se trouve dans le discours de Bayeux du 16 juin 1946, dans lequel Charles de Gaulle expose ses idées constitutionnelles.

Mais, il ne sera pas écouté et les constituants préfèreront instaurer la IVe République, régime parlementaire qui a rapidement dévié vers un régime d’assemblée de fait puisque certains auteurs ont vu en elle l’institutionnalisation des défauts de la IIIe République. Un régime parlementaire est un régime de collaboration équilibrée des pouvoirs, dans lequel le Parlement et le Gouvernement disposent de domaines d’action communs (initiative des lois) et de moyens d’action réciproques, le Parlement pouvant mettre en jeu la responsabilité politique du Gouvernement et celui-ci pouvant dissoudre le Parlement.

A la suite de la crise du 13 mai 1958 et de la démission du Président du Conseil, Pierre Pflimlin, Charles de Gaulle est présenté par le second Président de la République, René Coty, pour former un nouveau gouvernement, ce qu’il fait le 1er juin 1958. A cette occasion, il demande aux parlementaires de voter deux lois : l’une de pleins pouvoirs pour six mois et l’autre constitutionnelle, ce qui sera effectif le 3 juin 1958.

La loi constitutionnelle prévoit une délégation de pouvoir constituant à Charles de Gaulle afin qu’il puisse réviser la Constitution et notamment l’article 90 sur la révision de la Constitution. Pourtant, tout le monde sait que ce qu’il ressortira de ce travail sera une nouvelle Constitution.
C’est pourquoi les parlementaires posent des conditions au Général.

Il devra respecter les principes de la démocratie, de la séparation des pouvoirs, du régime parlementaire, de l’indépendance de l’autorité judiciaire et de la Communauté de la France et des peuples d’Outre-Mer.

Le projet constitutionnel devra recueillir l’avis d’un Comité consultatif constitutionnel et du Conseil d’Etat. Le projet sera ensuite arrêté en Conseil des ministres et fera l’objet d’un référendum le 28 septembre 1958.

Au cours de l’étude du Conseil d’Etat sur la Constitution, Michel Debré a prononcé le discours que nous venons d'étudier dans lequel il dit : "le gouvernement a voulu rénover le régime parlementaire. Je serai même tenté de dire qu’il veut l’établir car, pour de nombreuses raisons, la République n’a jamais réussi à l’instaurer".

Le garde des sceaux du dernier gouvernement de la IVe République explique que le régime parlementaire apparu sous la Monarchie de Juillet en France et qui s’est réellement développé à partir de la IIIe République n’a jamais été effectif. En effet, comme sous la IVe République, il a rapidement dévié vers un régime d’assemblée de fait.

Michel Debré, fervent admirateur du régime britannique, souhaite donc mettre en forme les idées du Général de Gaulle. On peut alors se demander dans quelle mesure la volonté des Constituants de 1958 s’inscrit en rupture avec les régimes précédents tout en assurant une certaine continuité de la République.

Si la IIIe et la IVe Républiques ont instauré un régime parlementaire, on a rapidement assisté à sa dégénérescence en un régime d’assemblée de fait par des lacunes institutionnelles. En effet, les lois institutionnelles de 1875 instaurent un régime parlementaire dualiste, c’est-à-dire que le Président du Conseil qui n’apparaît pas officiellement dans les textes à cette date, est doublement responsable devant le Parlement et le Président de la République.

La IIIe République a donné beaucoup de pouvoirs au Chef de l’Etat qui nomme le Président du Conseil et qui possède un droit de dissolution discrétionnaire. En revanche, après avoir été nommé, le Président du Conseil doit se présenter devant la Chambre des Députés qui fait un vote de confiance. L’habitude s’est prise qu’il revienne avec son gouvernement, une fois celui-ci formé, pour un second vote. C’est ce que l’on a appelé la double investiture.

La Constitution de 1946 instaure un régime parlementaire moniste rationalisé, c’est-à-dire que le Gouvernement n’est plus responsable que devant le seul Parlement. Cela traduit l’effacement de la Présidence de la République déjà constante sous la IIIe République malgré ses importantes prérogatives. On dit que le régime est rationalisé puisqu’il instaure des mécanismes visant à enrayer les inconvénients, notamment l’instabilité gouvernementale, dus à l’absence de majorité parlementaire.

La IVe République diminue également fortement les prérogatives du Conseil de la République, successeur du Sénat sous la IIIe République. Ainsi, il semble donc que les lois constitutionnelles de 1875 et la Constitution de 1946 aient effectivement instauré un régime parlementaire, dualiste dans un cas, moniste rationalisé dans l’autre.
Pourtant, le système des partis et les carences institutionnelles notamment vont conduire à le transformer en un régime d’assemblée de fait.

Sous la IIIe République, la crise du 16 mai 1877 a eu pour conséquence d’affaiblir la Présidence de la République et de faire tomber en désuétude le droit de dissolution.
En effet, le Maréchal de Mac-Mahon, ayant obtenu après dissolution une majorité hostile, décide de nommer quand même un ministre de sa tendance. Léon Gambetta dira qu’il doit "se soumettre ou bien se démettre". Le Maréchal de Mac-Mahon se soumettra et se démettra finalement en 1879. Son successeur, Jules Grévy, fait alors savoir qu’il n’entrera jamais "en conflit avec la volonté nationale exprimée par ses organes constitutionnels". Ce que l’on a appelé plus tard "la Constitution Grévy" sonne la mort de l’exécutif puisqu’il se soumet définitivement au législatif.

A partir de ce moment, le législatif qui ne craint plus une éventuelle dissolution, devient tout puissant. Carré de Malberg appellera cette situation le "parlementarisme absolu".
Sous la IVe République, la suprématie parlementaire se fait sentir dès l’origine puisque la Constitution de 1946 souligne déjà fortement cette conception. Le Président de la République a perdu beaucoup de ses attributions, tandis que la pratique de la double investiture est entérinée. Ce qui va conduire à l’échec du régime, c’est l’association des carences institutionnelles et du détournement des mécanismes. Ainsi, le droit de dissolution qui appartient toujours au Président de la République, est entourée de sévères conditions.

En effet, la dissolution est impossible dans les dix-huit premiers mois d’une législature. Après ce délai, elle est possible que s’il y a eu deux crises ministérielles pendant cette période. C’est reconnaître la possibilité à l’Assemblée de se conduire déraisonnablement pendant se prime jeunesse et dévaluer la durée de vie d’un gouvernement à neuf mois. Il est évident que les parlementaires feront toujours leur possible pour ne pas renverser directement le Gouvernement, en utilisant la majorité relative, sauf en 1955 où Edgar Faure a pu demander à René Coty de dissoudre l’Assemblée.

Ainsi, il apparaît que sous la IIIe et la IVe Républiques le régime parlementaire a rapidement dévié vers un régime d’assemblée de fait, la subordination de l’exécutif au législatif ayant été renforcée par l’instabilité gouvernementale chronique, caractéristique sous cette période.
C’est en réaction contre ses défauts que les Constituants de 1958 ont voulu rénover ou plutôt instaurer le régime parlementaire et le garantir grâce à certains moyens.

Les Constituants de 1958, notamment le Général de Gaulle et Michel Debré ont voulu instaurer un régime parlementaire stable et durable. Michel Debré, lors de son discours devant le Conseil d’Etat, comme nous venons de le voir, explique que selon lui le régime d’assemblée est un régime de confusion entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif. En effet, le Gouvernement qui tient son autorité de l’assemblée, "ne serait que son commis".

De même, sous un régime conventionnel, les partis politiques et le système des partis en général jouent un rôle très important puisqu’ils sont maîtres de l’assemblée et par la même du gouvernement. Or Charles de Gaulle est totalement opposé au régime des partis car il leur attribue l’échec de la IIIe et la IVe Républiques (par le jeu partisan, ils ont empêché le gouvernement de gouverner).

Pour ces raisons, le régime d’assemblée ne semblait pas être le régime le plus convenable à la France. Michel Debré, nous l'avons vu, rejette également la possibilité d’un régime présidentiel. En effet, au regard de l’histoire constitutionnelle française, le régime présidentiel n’a pas été efficace et a plutôt été une mauvaise expérience

Même s’il est vrai qu’il fonctionne très bien aux Etats-Unis, le général de Gaulle s’y oppose. Il souhaite que le pouvoir exécutif soit certes un pouvoir fort mais il veut également qu’il collabore avec le pouvoir législatif de façon équilibrée. En fait, on retrouve ici une des ambiguïtés de la Constitution de la Ve République, empruntant un Chef de l’Etat fort au régime présidentiel mais la collaboration des pouvoirs au régime parlementaire.

C’est pourquoi la Ve République a été qualifiée de "semi-présidentielle". Néanmoins, s'il est vrai qu’elle n’entre dans aucune théorie au sens strict, elle est tout de même plus proche du régime parlementaire. Ainsi, en réaction contre les expériences constitutionnelles françaises avec notamment le régime d’assemblée et le régime présidentiel, le Général de Gaulle et Michel Debré ont choisi d’instaurer un régime parlementaire. Pour assurer sa mise en œuvre, ils veulent renforcer l’exécutif et diminuer le législatif.

Sous la IIIe et la IVe Républiques, le Parlement avait subordonné l’exécutif à sa toute puissance, sans pour autant gouverner à sa place, ce qui d’ailleurs aurait été impossible puisqu’il n’y avait pas de majorité. Les Constituants de 1958 ont voulu rompre avec cette tradition du régime parlementaire en renforçant l’exécutif notamment grâce au parlementarisme rationalisé.

Mais Michel Debré veut un parlementarisme rationalisé comme sous la IVe République. On retrouve l’essentiel de ces mécanismes au titre V de la Constitution intitulé "Des rapports entre le Parlement et le Gouvernement".

Ainsi, les articles 34 et 37 distinguent le domaine de la loi et celui des règlements.
L’article 40 dispose de l’irrecevabilité financière, c’est-à-dire que le Gouvernement ne peut pas prendre l’initiative de diminuer les recettes ou d’augmenter les dépenses.
Le vote bloqué est prévu à l’article 44. L’article 45 instaure la navette, le gouvernement pouvant décider en matière de vote de la loi à sa guise. L’article 49 alinéa 1 "abolit" l’investiture du gouvernement. Désormais, la confiance est supposée.
L’alinéa 2 dispose de la motion de censure devenue spontanée.
Enfin, sur le fondement de l’alinéa 3, lorsque le gouvernement engage sa responsabilité sur un texte, il est considéré comme adopté sauf si une motion de censure est votée.

A ces mesures qui abaissent fortement le Parlement, s’ajoute la création du Conseil constitutionnel qui a pour mission principale d’assurer ce nouvel équilibre afin que le Parlement n’outrepasse pas ses droits. Il doit également contrôler l’élection des députés et des sénateurs ainsi que le règlement intérieur des Assemblées.

C’est la première fois dans l’histoire constitutionnelle française qu’un organe est instauré pour contrôler le Parlement.

Auteur : M. Creux pour Politique.com.

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